Photo de famille
Août 1961 - Creusement de la « mare » et début de ce que nous (Les frangins), avons appelé « Le Travail Forcé ». Nous avons Participé activement à ce creusage, en transportant des centaines de brouettes de sable et de gravier entre la mare et la grange ; principalement le mercredi, car, le mercredi soir, dans la salle des Fêtes de Bassou, il y avait « cinéma », que nous ne voulions manquer à aucun prix. C'était la pire punition que d'être privé de cinéma.
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Le cinéma de la Coopérative Scolaire était une véritable institution. Cela remontait à 1930 environ (peut-être même avant car mon père m'avait un jour fait part de l'arrivée du cinéma parlant, alors qu'il était lui-même élève, événement qui avait profondément marqué l'époque). Afin de procurer des revenus substantiels et réguliers à cette coopérative, on avait décidé à cette époque, d'amener dans le village le septième art ce qui plaçait résolument ses habitants dans la modernité et favorisait leur ouverture au monde et à la culture.
Aussi, la soirée du mercredi était-elle réservée à ce divertissement pour une partie assez importante des habitants et la plupart des écoliers pour lesquels l'entrée était gratuite à la seule condition d'être adhérent à la coopérative. Les adultes quant à eux, étaient surtout des habitués qui n'auraient jamais manqué une séance. Curieusement, certaines familles ne s'y montraient pas ou très rarement. La modicité du prix d'entrée ne pouvait expliquer cela. Certains, les plus nombreux, n'avaient pas encore pris la mesure de cette importante avancée technologique et culturelle et n'éprouvaient aucun désir de se rendre aux séances, considérant même qu'il y avait là une certaine futilité. D'autres refusaient, pour eux-mêmes et leurs enfants, de participer à ce type de loisir, voyant dans le cinéma un véhicule d'idées et d'images à peine recommandables, ainsi que l'expression d'une certaine légèreté de mœurs.
C'est dans la salle communale, rue des Petits Ballets, que la projection avait lieu. Il fallait d'abord régler son droit d'entrée à monsieur Benoît, grand bonhomme à l'éternelle écharpe et au large béret, distingué comme un ancien gendarme qu'il était, respecté et apprécié pour sa gentillesse naturelle et qui, ayant la confiance méritée de tous, assurait la supervision de la caisse des écoles. On allait alors s'installer sur un des sièges de la dizaine de rangées qu'ils constituaient. C'était de vrais fauteuils de spectacle : on avait dû en être fier en son temps, mais aujourd'hui, en ces années cinquante, les parties métalliques avaient rouillé en certains endroits, s'étaient parfois tordues et le velours marron qui les recouvrait avait donné tout ce qu'il avait pu. Mais enfin, chacun s'en accommodait, heureux du divertissement à venir. D'une fois sur l'autre, on retrouvait les mêmes groupes d'amis ou de voisins occuper les mêmes places, sans qu'il y ait besoin de système quelconque de réservation. C'était là encore une occasion d'échanger et se donner les dernières nouvelles du pays si bien que la salle était ouverte bien avant la séance.
Les enfants des écoles avaient pour obligation d'occuper le devant, près de la scène et s'asseyaient sur de simples bancs dont notre jeunesse nous permettait de supporter le grand inconfort. L'écran se situait au fond de la scène et de ce fait, nous les écoliers, ne disposions pas d'un grand recul ce qui se faisait sentir en fin de séance, par un endolorissement du cou, à force de lever la tête. Comme pour les adultes, selon nos affinités et la classe où nous étions, les regroupements s'opéraient. Préparatifs des jeux du lendemain jeudi, histoires diverses, chahuts complices et étouffés (car le maître veillait à notre bonne tenue et n'aurait pas hésité à expulser les agités !), regards vers les amoureux ou amoureuses du moment, tout, dans ces attentes de l'extinction de la lumière annonçant le début du film, contribuait à en faire un moment privilégié.
À l'arrière de la salle se tenait la petite cabine de projection, endroit assez mystérieux, royaume du maître, technicien-projecteur d'un soir. Avec les années, s'était instaurée une habitude qui faisait que les jeunes occupaient les quelques sièges jouxtant la cabine. Cet endroit était donc le plus animé car les plaisanteries y allaient bon train bien que restant toujours dans des limites raisonnables hors desquelles, le maître tout proche, serait intervenu. Il était cependant assez conciliant ces soirs-là et rarement il eut à faire des remontrances que redoutaient même les plus grands qui pourtant n'avaient plus rien à voir avec l'école.
Quand mon âge me permit de m'y installer, ce n'était que durant les vacances scolaires puisque j'étais alors pensionnaire au lycée Jacques Amyot. Auparavant, lorsque vint le temps du cours complémentaire de Migennes, nous prenions en quelque sorte du grade. N'étant plus élève à Bassou, nous devions payer notre entrée ce qui donnait le droit de se placer comme nous l'entendions. La tradition encore, faisait que nous trônions dans les sièges situés immédiatement derrière les bancs réservés aux écoliers. Les différences se marquaient ainsi et s'affirmait en même temps, le fait que nous appartenions désormais au clan des grands. La hiérarchie sociale était en route et nous rêvions déjà qu'un jour, nous serions enfin admis au fond, près de la cabine, ce qui valait une quasi émancipation ou presque car les parents avaient longtemps autorité sur leurs grands enfants.
Durant les vacances scolaires de Noël, de Pâques et d'été, l'ambiance était encore meilleure en raison de la présence de tous ceux, parisiens pour la plupart, qui séjournaient à Bassou ou dans les villages environnants, chez des parents, dans les maisons de famille devenues résidences secondaires ou bien dans les campings de Bassou ou Bonnard dont on a peine à imaginer aujourd'hui combien ils étaient fréquentés. La salle communale était bondée et si l'on voulait avoir une place assise il fallait ne pas traîner au repas du soir. D'ailleurs, l'été, les retardataires occupaient même les embrasures des portes et fenêtres tenues ouvertes lors des grandes chaleurs.
Les vacances, tous les amis présents, cet instant de liberté pour un soir (car rares encore étaient les permissions de sortir après le repas, même pour les plus grands), toute cette chaleur humaine, ce sympathique brouhaha, ces couples d'amoureux si heureux de se retrouver, tout contribuait à créer une joie de vivre communicative.
C'est par le car des Rapides de Bourgogne de quinze heures que les bobines du film arrivaient. Elles transitaient ainsi par les quelques communes qui organisaient aussi du cinéma. Le chauffeur avait l'habitude et les déposait à l'arrêt du car qui se situait près des Coop et de la ferme de Jean Huot. Elles restaient là, sans risque aucun, le temps qu'un d'entre nous, chargé de cette mission par le maître, vînt les prendre.
Quand tout était prêt dans la cabine, le maître donnait le signe du départ en martelant la paroi de la cabine comme on donne les treize coups au théâtre. Le silence s'accomplissait très vite et le maître annonçait le programme, rappelant pour le grand film le nom des principaux acteurs. Monsieur Benoît éteignait les lumières, le magique faisceau bleuâtre traversait la salle, l'écran s'éclairait, le cliquetis du projecteur se faisait entendre, on devinait que tous les regards se tendaient vers le devant, chacun retenait son souffle, les gros chiffres renversés défilaient : 6, 5, 4, 3, 2, 1, 0 et enfin le générique et sa musique commençaient.
Un documentaire ou un court métrage humoristique occupait la première partie. Les Marx Brothers et Laurel et Hardy sont inoubliables. J'étais trop jeune pour apprécier les documentaires et je n'en ai pas de souvenir précis. Suivaient les fameuses « Actualités » qu'annonçait une musique dont se rappellent tous ceux qui ont vécu cela, musique qui accompagnait les images de l'introduction figurant un coq - gaulois sans doute - juché sur un globe terrestre tournant et qui déployait ses ailes sur ce monde dont rien ne lui échappait. Le speaker, à la voix et au ton si caractéristiques, commentait les nouvelles qui s'enchaînaient, retraçant les principaux événements de la semaine en flashs assez courts. On découvrait alors le visage du Président de la République, René Coty, de la dernière miss France, du vainqueur du rallye de Monte Carlo ou bien les images de la guerre d'Algérie, du défilé du 1er mai à Moscou, de l'expédition franco-anglaise sur Port-Saïd ou bien encore les derniers modèles de la production automobile, les mannequins de Dior, le festival de Cannes et toutes les stars ou encore les grands exploits sportifs dont le fabuleux sauteur en hauteur américain John Thomas qui pulvérisa le record mondial plusieurs fois. Le monde entier se montrait à nous et ainsi, nous pouvions mettre du mouvement sur ce que nous connaissions par la presse radiophonique ou le journal pour l'essentiel. Puis venaient les réclames que nous attendions beaucoup. L'émission télévisée « La dernière séance » nous les a fait revivre avec délice.
Les chiffres inversés 6, 5, 4... réapparaissaient à l'écran, nous signifiant la fin de la première partie et le début de l'entracte. La lumière revenait, brutalement, nous obligeant tous à écarquiller un moment nos yeux éblouis. Progressivement le brouhaha reprenait, chacun tirait son bonbon de sa poche, les fumeurs sortaient « en griller une », l'hiver on relançait le poêle, les enfants dégourdissaient leurs jambes tandis que le maître rembobinait déjà la première pellicule et installait la bobine du grand film sur le projecteur en fumant une bonne pipe dont il avait le goût. Quand tout était prêt, il annonçait « À vos places, ça tourne ! » et très vite on se réinstallait et se taisait. Noir, chiffres à l'envers... et tout de suite les premières images :
« Film présenté par Paramount, Warner Broth., Columbia Twenty Century Fox ou les films Gaumont etc. présentent... »
Le film commençait et pour une heure et demie nous quittions Bassou pour aller vivre une aventure, un drame ou une comédie bien loin de là.
Les films proposés ici n'étaient pas ceux à l'affiche des grandes salles des villes comme Le Palace ou le Lux à Migennes ou le Duc de Bourgogne à Joigny. Ils étaient quelque peu anciens et pouvaient bien être sortis cinq ans auparavant, mais cela nous importait peu. La liste en serait beaucoup trop longue ; on y trouverait tous les classiques aujourd'hui programmés dans les ciné-clubs. Je n'en reprendrais ici que ceux qui ont marqué leur époque. Nous les garçons, nous étions friands de films policiers dont d'ailleurs nous ne comprenions pas toujours les intrigues, mais la succession des actions viriles nous tenait en haleine, surtout lorsque le héros était en difficulté. Eddie Constantine nous enthousiasmait : personne n'a oublié Lemmy Caution dans « Cigarettes, whisky et p'tites pépées » ou « La môme vert de gris » et sa partenaire, la superbe blonde Dominique Wilms. Michèle Morgan nous a tous fait pleurer dans « La symphonie pastorale », tout comme elle était éblouissante avec Gérard Philippe dans « Les grandes manœuvres ». Émotions fortes aussi avec « Quai des brumes », « Remorques », « Hôtel du Nord » et Gabin, Arletty, Louis Jouvet et les autres. Comme la salle était suspendue au sort des personnages de « Quand passent les cigognes » ou « Les cangaceiros » dont la musique est si belle.
Belles aussi et si différentes, les musiques excentriques du mythique « Rock and roll » qui nous faisait découvrir la jeunesse de l'Amérique d'alors, si différente et si moderne, par ses rythmes nouveaux et frénétiques et donnant lieu à des pas de danses inouïs. Il faut dire que la grande vedette en était le prestigieux Bill Halley et son groupe « Les Comets » qui sont restés les pionniers de ce nouveau genre. L'Italie n'était pas en reste et nous a bien fait rire avec Gino Cervi et Fernandel dans la série des « Don Camillo » ou encore la somptueuse Gina Lollobridgida dans « Pain, amour et fantaisie » ou « Pain, amour et jalousie », sortis de la maestria de Vittorio de Sica. Sophia Loren, de sa beauté naturelle, retenait le souffle de tous quand elle campait l'injustice de l'existence dans « Riz amer ». « Le salaire de la peur » nous a fait trembler pour Yves Montand, déjà éblouissant, le talentueux Charles Vanel et le cynique Peter Van Eck. Et Sacha Guitry qui se fait conteur et nous ravit lorsqu'il nous emporte vers les événements les plus célèbres de notre histoire dans « Si Versailles m'était conté » ou « Si Paris m'était conté ». Nos livres d'histoire se sont animés ! Il faut dire que les meilleurs actrices et acteurs du moment s'y relayaient. Key Largo, Casabianca, Le défroqué, Kilimandjaro, Touchez pas au grisbi, Lily Marlène, Le blé en herbe, Ali Baba, Il est minuit Docteur Schweitzer, Martine Carole, Grace Kelly, Danielle Darrieux, Nicole Courcel, Ava Gardner, Micheline Presle, Jean Marais, Humphrey Bogart, Louis Seigner, Gregory Peck, Gabriello, Kirk Douglas, Gary Cooper, Jean Servais, Noël Noël ... corsaires, policiers redoutables, bandits maudits, soldats héroïques, valets amusants, reines splendides, aventurières affranchies, femmes fatales, femmes affligées, vous nous avez transportés, tous les mercredis soirs, sous vos multiples horizons en donnant à nos rêves d'enfants ou de campagnards un peu de réalité.
Avec la chaleureuse et aimable autorisation de l'auteur : Jean-Guy Bègue, un copain d'enfance et d'adolescence
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regards d'un enfant sur son village de l'Yonne
dans les années 50
Qu'y-a-t-il derrière les regards profonds de ces nourrissons qui scrutent le médecin les examinant ? Pour tenter d'y répondre, ce dernier explore sa propre mémoire, parvient à en soulever le couvercle et c'est un livre qui commence.
C'est l'enfant qu'il était qui prend plaisir à refaire une promenade dans le village, une grande famille, où il a grandi. C'est l'enfant qui voit, sent, entend et fait part de ses impressions et sentiments.
C'est aussi un dernier regard sur le monde rural qui, bientôt, va être englouti par la voiture et la télé.
Suivons-le dans l'Autre Temps ...
La publication de ce livre a été rendue possible grâce au soutien que m'a apporté le Conseil Général de l'Yonne. Qu'à travers son Président, Monsieur Henri de Raincourt, il en soit vivement remercié.
à ma famille,
à l'autre grande famille de Bassou tout entier
« Et qui donc a jamais guéri de son enfance. »
Lucie Delarue-Mardrus
S'il était une figure du pays à décrire, c'est sans aucune hésitation vers Charles Houchot que je me tournerais. Il faisait tout. Tour à tour cantonnier municipal, annonceur public, garde-champêtre, fossoyeur, factotum à l'école, sonneur à l'église, ouvrier chez Chanvin (prédécesseur de Billot), ouvrier agricole, charretier, bûcheron... et surtout amuseur public très attachant.
A cette époque on avait encore recours à l'annonceur public pour l'information officielle des habitants sur tout ce qui concernait les choses importantes de leur vie : ouverture de la chasse ou de la pêche, séances publiques de vaccinations, cérémonies diverses, enterrements, passage de la machine à goutte, dates des fêtes foraines ou autres, déclarations de récoltes, mises en affouages, appels aux conscrits, etc.
Charles savait lire certes, mais il ne fallait pas le précipiter et certains mots un peu complexes le faisaient hésiter et procéder par tâtonnements. Cela lui valait d'être attendu assidûment par tous, autant pour l'amusant moment qu'il produisait que pour la pure information.
Les anecdotes foisonnent. Parmi les nouvelles du village qu'il colportait, il y avait celles sur le film de la semaine. Il devait en donner le titre, le metteur en scène et les noms des vedettes. Tant qu'il s'agissait de noms simples et bien français, tout allait bien ; mais dès qu'il fallait aborder des noms d'origine étrangère, les choses alors se gâtaient beaucoup. Quand enfin il avait cru avoir déchiffré après maintes hésitations, clignements d'yeux ou du front, bégaiements et rapprochements du papier, tout le monde retenait son souffle pour ne pas manquer sa traduction ! Pauvres acteurs américains méconnaissables. Que devenaient les Clarcke Gable, Humphrey Bogart, John Wayne etc. revus et corrigés par Houchot ? Tout simplement imprévisible. Il n'a jamais pu prononcer le nom de Rita Hayworth. Mais jamais non plus il ne se découragea et toujours il allait au bout de son annonce, même si on le voyait repartir en maugréant après ces fichus américains qui auraient pu garder leurs « vestern et leurs covebois » !